BLOODY SUNDAY
Réalisation et scénario PAUL GREENGRASS
GB / Irlande - 2001 - 107 min.

Ours d'Or au Festival de Berlin 2002

Images : Ivan Strasburg
Montage : Clare Douglas
Son : Albert Bailey
Décors : John Paul Kelly
Costumes : Dinah Collin

Interprètes :
James Nesbitt (Ivan Cooper), Tim Pigott-Smith (Général Ford), Nicholas Farrell (Général McLellan), Gerard Mc Sorley (Commadant Lagan), Kathy Kiera Clarke (Frances)

 
Dimanche 30 janvier 1972, Derry, Irlande du Nord, Ivan Cooper est l'organisateur d'une marche pacifique pour l'égalité des droits entre catholiques et protestants, farouchement déterminé à éviter toute violence entre les différents protagonistes. Mais malgré son dialogue avec les autorités unionistes et ses tentatives de négociation avec les forces de l'ordre britanniques, la manifestation se transforme en émeute : treize personnes sont tuées par l'armée. Cette journée, désormais inscrite dans l'histoire sous le nom du " BLOODY SUNDAY ", marque ainsi le début de la guerre civile en Irlande du Nord.

LA PRESSE  

Sorj Chalandon, Libération 30 octobre 2002
(…) Nous y sommes. Il n'y a pas de musique, pas de cadre, pas d'effet. La musique, c'est l'accent du Bogside, du Creegan, les petits mots d'ici et pas d'ailleurs. La musique, c'est le thé qui fume sur les tables basses, les sandwiches qui attendent sur le rebord de la fenêtre, le papier peint sinistre, les manteaux boutonnés jusqu'au col, les fichus sur les cheveux bigoudis. La musique, ce sont les gamins col relevé, mains dans les poches et pantalon trop court, le curé qui demande ce qu'on devient, la chaleur du pub avant l'inquiétude de la rue. La musique, c'est le bourdonnement de l'hélicoptère, les pleurs du bébé à l'étage, les pas sur le mouillé, les gamines sans manches qui grelottent dans le froid. La musique, ce sont les vieillards et les enfants mêlés, les cheveux blancs face aux casques lourds.
Pas de cadre non plus. Caméra à l'épaule, suis-nous, viens, marche avec, l'image est encombrée de dos en trop, de flous, de passants, de briques, d'agitation fébrile. Nous sommes bousculés.
Pas d'effets de lumière non plus, rien. Juste des plans rapides, cassés, brutaux comme des chutes de reportage. Presque l'actualité. D'autant que le sentiment demeure lorsqu'on franchit la ligne et que l'on est en face, chez les Anglais. Les paras, l'armée, les officiers, du réel, du brut. Le soldat de la vraie vie, embusqué au bas de la rue, dans le jardin du voisin, qui vous demande à la Liverpool d'où vous venez et où vous allez. Rien de l'Irlandais de propagande, rien de l'Anglais de caricature. Tout est vrai. Dans tous les films consacrés à l'Irlande du Nord, il y a eu ce petit moment d'imagerie, donc de gêne, donc de paresse, donc de faiblesse. Même les plus grands, Hidden Agenda de Loach, The Crying Game de Jordan, In the Name of the Father de Sheridan ou le Collins de Jordan, offraient de ce fait une distance rassurante et confortable avec la réalité.
Et l'on cherche ici, dans ce Bloody Sunday, ce qui fait la différence. Pourquoi cette colère de foule ressemble à une colère de foule ? Et la rage des soldats à une rage de soldat ? Pourquoi ces accents sont-ils si vrais et ces visages si proches ? Comment est-il possible que nous soyons tellement là-bas, il y a trente ans et au milieu du drame ? Parce que tout est vrai. C'est par cars entiers que le réalisateur Paul Greengrass a acheminé les gens de Derry pour tourner leur propre rôle dans ce film, tourné pour partie dans leur ville, pour partie à Dublin. Ce sont eux, les descendants, et aussi les témoins d'alors, qui marchent en foule de cinéma sur les fusils du barrage. Et les fantassins, la majorité des hommes de troupe que nous suivons ont été soldats dans l'armée britannique. Certains ont servi en Irlande du Nord. Lorsqu'on les voit derrière les murs, tendus, haineux, angoissés par le vacarme de la marche, recevant ordres et contrordres à ne savoir que faire, c'est que le réalisateur les a maintenus comme ça, dans cette posture inquiète, presque sans consigne, pour qu'ils retrouvent d'instinct leurs gestes de guerriers. Et plus bouleversant encore. Après la fusillade, dans l'hôpital d'Altnagelvin, alors que les cadavres sont allongés dans leur sang à même le sol et que les paras armés parcourent les couloirs, le film nous montre des dizaines de familles, agrippées les unes aux autres dans la souffrance. Ces figurants tragiques sont tous de Derry, beaucoup sont les parents des morts et des blessés du dimanche sanglant. Trente ans plus tard, ils ont demandé à être là, ensemble, pour dire publiquement leur douleur. Voilà pourquoi ces larmes ne sont pas vraiment des larmes de cinéma.

Monsieur Cinéma
Ce film, réalisé en 16 mm, le plus souvent caméra à l'épaule, donne le vertige. Construit comme un vrai-faux documentaire, il nous plonge dans la tragédie, comme rarement un long métrage ou un reportage ne l'avaient fait : on est littéralement dans l'histoire, parmi ces Irlandais pacifistes éliminés par les paras comme de simples insectes. C'est un film de guerre effrayant, hallucinant de réalisme qui prend aux tripes du début à la fin. Le réalisateur Paul Greengrass est un ancien journaliste et connaît bien son sujet. Sa mise en scène totalement maîtrisée est également servie par le jeu des acteurs, avec en tête James Nesbitt, magistral. Certes, ce n'est peut-être pas le film idéal à voir en amoureux, mais, plus qu'une leçon de cinéma vérité, Bloody Sunday est un cours d'histoire au traitement radical.