KEÏTA !
L'héritage du griot

Réalisation et scénario DANI KOUYATÉ
Burkina-Faso - 1995 - 94 min.

Grand Prix Cannes Junior / Prix du meilleur film au FESPACO (Ouagadougou)

Images : Robert Millié
Montage : Zoé Durouchoux
Musique : Sotigui Kouyaté

Interprètes
Hamed Dicko (Mabo), Sotigui Kouyaté (Djéliba), Seydou Rouamba (Sundjata enfant), Seydou Boro (Sundjata), Abdoulaye Koumboudri (L'instituteur), Claire Sanon (Sitan), Mamadou Sarr (Boicar)

 

"Ouvre grand tes oreilles et écoute...
Tout à commencé par les déboires d´une pauvre antilope...".
Celui qui raconte c´est Djéliba. Au crépuscule de sa vie, ce vieux griot veut à tout prix raconter au jeune Mabo Keïta l´origine de son Nom. Un nom qui évoque toute une épopée, celle du fondateur de l´empire Mandingue, Sundjata Keïta, le fils de la femme buffle... L´imaginaire de Mabo fait renaître ce treizième siècle légendaire. Captivé par l´histoire, il fait l´école buissonnière pour mieux écouter le vieux griot. Bien entendu, cela ne va pas sans problèmes, mais l´histoire suivra son cours...

PROPOS DU RÉALISATEUR

Le film traite d´une page de l´histoire d´Afrique, l´Epopée Mandingue. Mais il traite surtout de l´oubli progressif de cette histoire. L´Afrique ne sait plus écouter ses griots qui, au demeurant, perdent progressivement l´art de lui parler. Le griot passe aujourd´hui, à tort ou à raison, pour un vulgaire saltimbanque qui vit sur le dos des autres en scandant de belles paroles. C´est dommage, car traditionnellement, le griot est dépositaire, garant et gérant des coutumes et traditions ancestrales. Il doit conseiller le roi, et savoir l´histoire et la généalogie des membres de sa communauté dans les moindres détails. Artiste dans l´âme, il a le pouvoir de capter à tout prix son auditoire en façonnant la réalité historique à son goût, au goût du jour. De sorte que les faits historiques se trouvent souvent transformés en légendes amusantes pour les profanes, avec un sens secret pour les personnes perspicaces. Cette technique qui permet au griot de jouer à fond sur l´imaginaire en mêlant réalité et fiction, est au centre de ma réflexion artistique dans ce film. Et puis, je suis moi-même griot de naissance. Je suis de ce fait garant de l´histoire de mon peuple vis-à-vis des générations futures. Le thème de ce film s´impose donc à moi comme un devoir. Mais j´ai de la chance, j´appartiens au "siècle du cinéma", c´est un instrument fabuleux pour un griot !

www.dani-kouyate.com

 

LA PRESSE

Olivier Barlet, Africultures

Dani Kouyaté ne manque pas d'air : pour son premier long métrage, il adapte la légende mandingue la plus célèbre d'Afrique francophone, celle que bien des cinéastes rêvent de faire le jour où ils en auront les moyens : Soundjata. Et cela avec un budget dérisoire. Catastrophe ? Aucunement ! Keïta est un film attachant, profond, sensible et tout à fait abouti. Marqué par la qualité d'interprétation de Sotigui Kouyaté, père de Dani, il joue sur un va-et-vient où il puise sa force et sa légitimité. Ce griot se rend en ville pour raconter au jeune Mabo Keïta l'origine de son nom, ce qui permet à Dani Kouyaté d'alterner le récit oral et son illustration le récit filmique tel que l'imagine l'enfant, c'est-à-dire avec les moyens du bord. Il met donc en scène l'Afrique du XIIIe siècle sans se soucier de l'exactitude historique des costumes ou des décors. Plus encore, il prend avec la légende la liberté qui lui convient, joue d'humour dans certaines situations et en filme d'autres avec une simplicité parfaitement décomplexée.
Mabo est passionné par le récit du griot, au point de sécher l'école. L'instituteur (l'inimitable Abdoulaye Komboudri) vient le voir pour lui demander d'attendre les vacances. Et le griot de lui demander son nom et s'il en connaît l'origine : " Que peux-tu enseigner aux enfants sans connaître ton origine ? " Tout le film est dans cette quête : " Rappelle-toi toujours, dit le griot à Mabo, que le monde est vieux et que le futur sort du passé ".
C'est une quête sans fin : le film n'épuise pas la légende et propose au spectateur de tourner comme Mabo autour du baobab, c'est-à-dire de se débrouiller pour en connaître la suite.
Mais c'est une quête essentielle pour le temps présent. La légende de Soundjata est née dans un contexte guerrier : elle sert de légitimation à la puissance d'un roi. Le griot ne la reprend que pour l'utiliser : il la manipule, la transforme à sa guise pour servir son propos. Comment dès lors s'étonner qu'un griot moderne s'empare du cinéma ? Les griots ont coutume de dire que la parole est comme l'arachide : il faut la décortiquer. Le cinéma est un moyen moderne de lutter contre la mort lente de la parole, c'est-à-dire les valeurs qui sous-tendent une société, que livrent les récits mythiques. Décortiquer la parole par l'image sera dès lors une véritable lutte culturelle. Sans que cela ne débouche sur des vérités toutes faites : " Il n'y a pas de frontière entre vrai et le faux, dit Dani Kouyaté. Tu dois toujours décoder toi-même. C'est le sens de la fiction. "

Le Monde, 30 octobre 1997
(...) La beauté du film de Dani Kouyaté réside dans la façon dont la légende recouvre peu à peu l´action contemporaine: récit fondateur de la création de l´empire mandingue, l´histoire de la femme-buffle, de sa fille laide et de l´enfant infirme appelé à devenir le roi est filmé avec un minimum d'effets "fantastiques". Conséquence directe de la modestie des conditions de production, la simplicité de la mise en scène accentue paradoxalement la dimension surnaturelle et légendaire de ce premier film, dont l´auteur mêle avec aisance prometteuse humour, critique sociale et imagination.

Les Cahiers du Cinéma, octobre 1997
(…) Le film ne se contente pas de l´immense beauté des paysages; attentive à leurs particularités, la mise en scène les transforme en véritables lieux de fiction. La légende royale étant filmée dans des décors naturels d´une manière réaliste, une part de magie et de merveilleux émane pourtant de singuliers personnages. La femme buffle arbore deux petites cornes sur un physique d´une étonnante corpulence, le roi infirme, qui rappelle l´homme-tronc de Freaks, se traîne difficilement au sol.
Mais bientôt deux types de savoirs rivalisent. Au vieil homme récitant l´histoire des origines s´oppose l´instituteur, enseignant des mathématiques et des grandes découvertes historiques. Sans céder au dogmatisme, le cinéaste insiste sur la nécessité pour l´Afrique de ne pas oublier son passé. Soulignant les résonances et les interpénétrations des deux mondes, tradition et modernité gardant toute leur valeur, il exhorte son pays à puiser des forces dans ses racines et son imaginaire propre...